L'entrain russe [-   «  » ()]
La nouvelle donne theatrale en quinze jours de festival parisien
Liberation (2-12-2002)

En commun : la debrouille, une facon de faire avec trois roubles, six kopecks, une volonte d'ecrire et de faire autrement, ailleurs, sans tutelle.
Mois du Nouveau Theatre russe
Comment j'ai mange du chien,
du 3 au 8, et ,
du 11 au 14, au Theatre de la Bastille (01  43 57 42 14); la barbe>, du 4 au 7, et , du 11 au 14, au Theatre Sylvia
Monfort (01  56 08 33 88);
, du 5 au 10, et , du 12 au 17, au Theatre de la
Cite internationale (01  43 13 50 50);
Le (15 euros) donne acces a tous les spectacles.


Apres avoir etonne Moscou, on l'a vu siderer le festival Passages de Nancy en
mai 2001 pour sa premiere venue en France (Liberation du 4 mai 2001),
Evgueni Grichkovets a enfonce le clou au meme endroit en mai dernier avant
de carboniser de rire le public du dernier Festival d'Avignon. Ce cousin de
Buster Keaton relooke par un specialiste emerite mais dyslexique de l'ame
russe persiste (reprise de Comment j'ai mange du chien) et signe (En meme
temps) un nouvel opus de ses aventures hilaro-theatrales (dans le cadre du
Festival d'automne), et en ouverture d'un festival Nouveau Theatre russe
lequel, quinze jours durant, va investir plusieurs theatres parisiens.

A quoi ressemblent Grichkovets, 35 ans, et son theatre dont il est le
meilleur acteur? A aucun standard russe, et pourtant il y a de la madeleine
locale dans son evocation de la marine sovietique ou il effectua son service
militaire. On est loin de la , celle qui
va de Tchekhov a Fomenko, de Stanislavski a Dodine, ce theatre des grands
maitres et des grandes pieces. Bien sur, Grich kovets s'est nourri a ces
biberons mais il est parti ailleurs. Vers une sorte d'entre-deux. Il en va
de son theatre au burlesque reveur comme de sa vie : ce fils de Kemerovo
(ville polluee et paumee de la Russie lointaine) a choisi de vivre non a
Moscou (centre nevralgique) mais a Kaliningrad, etrange bout de Russie exile
entre la Pologne et la Lituanie avec vue sur l'ancienne Prusse et, au-dela,
l'Europe occidentale.

Grichkovets est la locomotive d'un train d'auteurs, de metteurs en scene et
d'acteurs qui, d'un wagon l'autre, faconne l'image disparate d'un theatre russe>. A peine sorti des limbes. Car ce train est plus ou moins
visible dans un paysage domine par un mastodonte : le theatre d'Etat,
plusieurs centaines d'etablissements, chacun pourvu d'une troupe permanente,
d'ateliers de costumes et decors, etc. Ce dispositif lourd n'est plus ce
qu'il etait (manque d'argent, vieillissement, troupes moribondes), mais son
inertie pese sur le paysage, a l'image du pays ou reste dominante la
mentalite sovietique, ce cocktail etrange de vieux fonds russe d'obeissance
au chef supreme, de bureaucratie gogolienne et d'une
heritee des annees staliniennes.

Au debut des annees 90, on a vu naitre plusieurs centaines de  studios>, un peu l'equivalent de nos jeunes compagnies. Tous ou presque (les
exceptions se rencontrent plus volontiers en province) se sont heurtes au
mur d'indifference, voire de mepris, du theatre institutionnel et des
autorites, avant de s'ecrouler les uns apres les autres. Paradoxalement, le
developpement d'un theatre commercial (boulevard, comedies musicales) a
debloque la situation, en l'ouvrant. Aujourd'hui, la donne commence a etre
differente. C'est un temps de premices, de promesses, parfois de
revelations. En commun : la debrouille, une facon de faire avec trois
roubles six kopecks, une volonte d'ecrire et de faire autrement, ailleurs,
sans tutelle (ni dieu ni maitres). Mais chacun a sa facon d'affirmer une
identite.

Auteur de la Sensation de la barbe, Ksenia Dragounskaia vit a Moscou. A 37
ans (c'est jeune pour un auteur russe), elle a signe une vingtaine de pieces
bien tricotees ou elle aime camper des atmospheres pour y introduire un
grain de sable : ici un berger poete qui veut aller faire carriere a Moscou,
on lui refuse le voyage, il sort son couteau. La piece est mise en scene par
Olga Soubbotina qui a ete l'assistante de Peter Stein et Declan Donnellan
lorsque ces derniers sont venus mettre en scene des acteurs russes a Moscou.
L'ex-eleve du Gitis (devenu Rati, la grande ecole moscovite) sait saisir les
opportunites. C'est elle qui a mis en scene Shopping and Fucking de Mark
Ravenhill, premiere piece contemporaine etrangere a etre montee a l'ecart
des theatres officiels et a connaitre le succes.

Nikolai Rostchine, 28 ans, auteur et metteur en scene, est aussi un ancien
du Gitis. A sa sortie en 1997, avec quelques condisciples et des acteurs du
theatre Ramt (Theatre academique de la jeunesse de Moscou), il a fonde la
troupe la Nef des fous. Leur premiere piece, les Apiculteurs, inspiree des
tableaux de Peter Bruegel l'ancien et de Jerome Bosch, a fait sensation. On
n'avait jamais vu un tel spectacle, lent, peuple de visions, musical, quasi
muet. On songe a Bob Wilson, au Theatre du radeau. La troupe n'ayant ni lieu
ni argent, les Apiculteurs se sont donnes une fois par ci, une fois par la.
Il a fallu attendre 2002 pour que Rostchine cree un autre spectacle, au
Ramt.

Tout autre est le profil de Vassili Sigarov, 25 ans, auteur de la Pate a
modeler. Il vit dans la region de l'Oural, a Nijni-Taguil, et sa piece tres
noire mais nourrie de reve croise la vie de jeunes dans ces cites-la en
suivant le periple d'un orphelin eleve par sa grand-mere et qui, a chaque
tableau, prend des coups. Ivan Viripaev, 28 ans, auteur et metteur en scene,
lui, vient d'Irkoutsk, ville proche du lac Baikal. Il y est ne, y a fait ses
etudes theatrales avant de fonder en 1998 une compagnie independante avec
laquelle il a monte un spectacle cinglant, Ce qui me plait, dont les cinq
heros sont des toxicos. Ce qui n'a guere plu aux autorites theatrales
d'Irkoutsk : Viripaev et sa troupe ont fini par demenager a Moscou ou sa
piece Reves a inaugure en fevrier dernier theatre.doc>. Car, signe tres positif, se sont ouverts depuis peu a Moscou,
deux ou trois lieux voues a la creation contemporaine tout comme est apparu
un festival, Novaia Drama (), dont la premiere edition s'est
deroulee en juin.

Tous nous parlent de leur pays, ou l'homme, en haut lieu, est considere
comme quantite negligeable, ce qui n'empeche pas le pouvoir de parer
de toutes les vertus. Un pays chavire de contradictions.
High tech et miserable, criminel et sentimental, pays d'alcooliques de
grande culture et de redoutable mafia. Un bordel emouvant. Tous ces acteurs
du nouveau theatre y sont attaches. Et ils sont attachants. Tous.

http://www.liberation.fr/page.php?Article=71112

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